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jeudi 2 mai 2019

L’appartement du dessous de Florence Herrlemann

couverture : Sam Szafran

Imaginez… Vous emménagez dans un appartement et votre voisine du dessous, centenaire, vous écrit des lettres, insiste pour obtenir des réponses et semble guetter vos faits et gestes. Pas très engageant de prime abord. Pourtant, cette correspondance entre Hectorine et Sarah est vitale. Il en est du devoir de mémoire, de la rédemption et de la vie comme elle va… Hectorine, est née en Allemagne. A peine sortie de l’adolescence, elle a été confrontée au pire de l’être humain. Elle a enduré la privation, le froid, la perte des êtres chers. Arrêtée et internée par les nazis dans un camp de travail, parce qu’elle aime les femmes. Niée, rabaissée, animalisée. Comment fait-on pour survivre ? Où puiser la force de lutter ? Et après ? Comment vit-on ? Dans quoi puise-t-on la force de continuer ? L’espoir ? Le souffle vital irrépressible ? Ou leurs pendants plus sombres que sont la colère, la vengeance, la haine ? Comment vider le poison accumulé au fil de tant d’années ?
La parole, les mots. Dire, on en revient toujours au même. Dire. Ne plus laisser de vide et de silence. Eclairer les zones d’ombres.
Et pour accueillir ces lettres chargées, il y a la jeunesse de Sarah. Sa vie pressée, sa solitude aussi. Avec la lourdeur de ses secrets, Hectorine lui transmettra son immense soif de vivre et sans doute aussi un peu de sa force.
On peut regretter une lettre de trop dans cette correspondance, mais L’appartement du dessous a le mérite d’évoquer un pan méconnu de la Seconde Guerre Mondiale, avec style, pudeur et justesse.



jeudi 18 avril 2019

A la ligne de Joseph Ponthus


Joseph Ponthus a suivi des études littéraires. Il a été travailleur social avant de quitter son emploi pour suivre son épouse en Bretagne. Depuis, il est intérimaire, en abattoir industriel principalement. Un monde dans le monde. (p.17) : « Je ne connais que quelques types de lieux qui me fassent ce genre d'effet absolu, existentiel, radical. Les sanctuaires grecs, la prison, les îles et l'usine. Quand tu en sors, tu ne sais pas si tu rejoins le vrai monde ou si tu le quittes ».
Un livre écrit comme à la chaîne, sans ponctuation. Pas de point, pas de virgule, pas d'interrogation ou d'exclamation. Un texte brut qui va à l'os. Tout comme les relations qu'il décrit entre collègues de ligne, dans les abattoirs. On pousse, on tire, on aiguille les carcasses. On force, on n'a pas le temps pour les discours. Rapport minimum. Quelques gestes trahissent le souci de l'autre, comme le renfort de celui qui a fini plus tôt ou ce bonbon glissé discrètement dans une poche. Joseph Ponthus nous parle de la dignité du travail, de la nécessité de nourrir sa famille. Il nous montre la solidarité, le respect, la retenue, la pudeur et la fraternité.
Pas d’angélisme non plus dans A la ligne. Tout est dur : le travail, les horaires, la disponibilité permanente en cas d’appel. Si Ponthus supporte c'est grâce à son bagage culturel. Il convoque les écrivains, les poètes, les chanteurs. La littérature, la poésie, la beauté pour que seul son corps trinque. (p.179) : « La vraie et seule liberté est intérieure. Usine, tu n’auras pas mon âme ». Il est aussi conscient de sa chance. D’autres subissent. Lui sait intellectualiser sa situation pour la rendre acceptable. Et dire tout l’amour et la reconnaissance d’un fils pour sa mère. (p.214) : « Peut-être penses-tu que c'est du gâchis d'en arriver là, à l'usine. Franchement, je ne crois pas, bien au contraire. Ce que tu ne sais sans doute pas, c'est que c'est grâce à ces études que je tiens le coup et que j'écris ».
En filigrane dans ces lignes, en dessous de l’hommage aux travailleurs sans voix, il y a l’engagement en littérature (p.262) : « Il y a qu’il n’y aura jamais, même si je trouve un vrai travail si tant est que l’usine en soit un faux, ce dont je doute, il n’y aura jamais de point final à la ligne ».

mardi 18 décembre 2018

L'interview de Nicolas Mathieu


Nicolas Mathieu est venu à la rencontre de ses lecteurs lyonnais dans le cadre de la sélection du Prix Summer 2019 de la Fête du Livre de Bron. Il a accepté de répondre à mes questions…

Avant de parler de votre livre, Leurs enfants après eux (Actes Sud), parlons du Prix Goncourt… Est-ce que vous craignez qu’il change votre façon d’écrire ?

Je crains l’effet du Goncourt à plusieurs égards. Déjà je me demande quand est-ce que je vais avoir à nouveau du temps, du repos et toute chose nécessaire à l’écriture ! Je me demande aussi, maintenant que j’ai le Goncourt est-ce que je vais écrire avec des gants blancs ? Je ne voudrais pas écrire d’une manière endimanchée parce que j’ai été célébré par ce prix. Et puis j’ai aussi sans doute un peu la trouille de la réception après. Je serai forcément attendu.

Vous êtes ici à Lyon dans le cadre du Prix Summer de la fête du livre de Bron, qui, on peut le souligner, vous a sélectionné avant…

Avant le drame ! (rires)

Qu’est-ce que ça représente pour vous, cette sélection dans un prix décerné par les lecteurs des bibliothèques ?

Dans ma manière d’écrire, dans les vides que je laisse dans mes récits, mon texte a besoin du lecteur pour exister. Par ce qu’il va mettre dans les ellipses. Cette sélection, c’est aussi une manière de voir comment le texte est reçu et ce que le lecteur y projette.

Justement, vous avez déjà fait des rencontres en librairies, quels sont les premiers retours ?

Il est reçu diversement. Il y a des gens qui l’aiment beaucoup. Il y en a d’autres qui le trouvent noir. Certains lycéens ont été heurtés dans leur pudeur, parce que c’est un roman qui laisse une grande part à la sensualité et au désir. Parfois, des lecteurs sont aussi heurtés par le vocabulaire que j’emploie, le côté rentre-dedans du récit.

Il y a plusieurs livres dans ce roman : roman initiatique, chronique sociale…

J’ai essayé de restituer un monde. Il y a différentes portes d’entrée. C’est un peu comme une auberge espagnole, on y vient avec son vécu, ses affects… Certains y voient un roman générationnel. Certains, le roman d’apprentissage et la description d’une longue histoire d’amour impossible. D’autres sont plus sensibles à l’aspect social et politique… Il y a mille manières et chacun a raison.

Vous montrez tous les rouages de la société, les rapports de classe. Sans faire de raccourci facile avec les gilets jaunes, il y a quand même une résonnance avec la période actuelle…

Clairement. Dans le petit monde décrit dans ce roman, on se doute bien que certains personnages auraient pu endosser un gilet jaune. C’est cette vie dans les villes moyennes de l’entre-deux, qui ne sont pas des grandes villes, mais des coins un peu paumés et qui se sentent négligés. C’est un livre politique parce qu’il porte une attention très soutenue à la manière dont vivent les gens, dont ça s’articule entre eux et à leurs modes de vie.

On a aussi une impression de regret, concernant la disparition d’une certaine forme de solidarité entre les travailleurs, comme elle existait au temps des mines.

Il n’y a pas, je crois, de nostalgie ou d’idéalisation de ce qu’a été autre fois le monde du travail. Mais. Le roman fait le constat que la classe ouvrière en tant que classe est sans doute morte. Et avec elle la solidarité qui tissait ce monde ouvrier. C’est aussi la fin d’un horizon politique commun. Et du coup, la perte du pouvoir de s’opposer et d’équilibrer le rapport de force.

Dans votre roman, il y a un autre livre… celui qui nous montre l’amour que vous avez pour les mots. Il y a ce choix très précis des mots pour dire les choses.

(Rires) La moindre des choses quand on prétend faire de la littérature, c’est effectivement de soigner son style. De chercher les bonnes manières de dire les bonnes choses. Le maitre mot c’est restitution. J’ai essayé de rendre ce que c’est que d’éprouver l’été, de surmonter l’alcoolisme, surmonter le temps qui passe quand on a un corps qui vieilli sous ses yeux, se surmonter soi-même quand on n’est pas la hauteur de la fille qu’on aime... Etre au plus près de la peau et des personnages. Et de temps en temps, élargir le cadre pour montrer la société de haut en bas et de long en large.
L’idée, ce serait que chaque lecteur, dans son lit, éprouve ce que j’ai éprouvé parfois avec tant de force et qui m’a sauvé la vie à certains moments. Vous savez : on lit un bouquin et puis on se dit « mais oui c’est tellement ça ! ». Quelqu’un a pris le temps de mettre exactement les mots sur les choses qu’on ressent sans pouvoir les dire. Et c’est un immense soulagement.




jeudi 8 mars 2018

Tout homme est une nuit de Lydie Salvayre



Couverture : Amélie Losier
Anas est atteint d’un cancer. Pour trouver un peu de sérénité, il décide de s’installer dans un village isolé de Provence. Besoin de solitude, de se recentrer sur lui-même. Mais, de la solitude, il va passer à l’isolement puis à l’ostracisme. Une solitude, non plus choisie ou recherchée, mais subie et imposée.
Lydie Salvayre a choisi la double narration : un va-et-vient entre les pensées du nouveau venu et les dialogues de comptoir des gens du village. Deux niveaux de langage, deux perceptions, deux peurs. Des points de vue qui s’ignorent, puis se méprennent, enfin se méprisent et se haïssent. La peur de l’autre, de l’étranger est le thème central de ce roman. La peur qui engendre le rejet et la violence. C’est un thème cher à Lydie Salvayre, comment chacun fait face à sa propre violence : ceux qui luttent sans répit pour l’étouffer et ceux qui la nourrissent. Au milieu, un peu de côté entre le nouveau et les anciens, il y a Jacques. Professeur de français, érudit, intellectuel. Il fut lui-même la cible du village à son arrivée. Il possède les mots, la culture pour ne pas céder à la violence ambiante. Mais il est tiraillé entre sa place d’ « accepté » et la nécessité absolue de combattre l’injustice. (p.104) : « Il se demandait jusqu’à quand il pourrait les supporter sans qu’ils l’entrainent dans un engrenage odieux dont il aurait honte un jour et auquel il ne pourrait plus échapper. Devant certaines paroles, se taire, il le savait, c’était abdiquer et donner la victoire au pire ».
Par ce va-et-vient entre l’un et les autres, Lydie Salvayre crée une tension de plus en plus forte dans le récit. Et par ce choix, elle nous montre les mécanismes, sans juger personne. Chacun doit faire face, qui à son chagrin, qui à sa frustration, qui à sa colère… Mais la haine, c’est comme l’eau. Même dans le plus haut des barrages, une microfissure suffit à provoquer l’inondation. Il faut sans cesse colmater les brèches.
Ce livre est une profonde réflexion sur le langage, les mots qui manquent ou qui agressent. Les bons mots qui blessent, les plus doux qu’on ne dit pas. Les mots enfouis d’une jeunesse qu’Anas a tenté d’oublier et qui resurgissent, avec une certaine volupté, lorsque la haine est trop forte. Il est aussi question de l’écriture, qui solennise tout. (p.93) : « Il m’en coûta de l’écrire, les choses, curieusement m’apparaissant plus graves lorsqu’elles étaient écrites ». L’écriture qui sauve, aussi. Ou au moins qui vous maintient.
Lydie Salvayre parle enfin de cette maladie qu’elle connait si bien. Le corps maltraité, les apparences qu’on sauve. Mais la maladie nécrose aussi l’âme. (p.17) : « Les maladies très graves ont une puissance anxiogène inégalée parce qu’elles vous obligent à faire, de votre vivant, le deuil de vous-mêmes ». L’écriture de Lydie Salvayre est une poésie âpre qui vous rudoie et vous console en même temps.



lundi 4 juillet 2016

Celle que vous croyez de Camille Laurens

Voici un livre qui m’a saisie. Par l’histoire tout d’abord, ou plutôt les histoires. Car il y a trois personnages imbriqués: Claire Anthunès, Clé et Camille. Trois femmes en une. Une quasi quinquagénaire qui ne veut pas se résoudre à mourir. Mourir socialement et amoureusement. Car passé un certain âge, une femme n’est plus considérée comme « aimable » dans notre société. (p13) « Moscovici il a une femme qui a trente ans de moins que lui « La belle et le Ministre » c’est les titres des journaux tandis que Macron, c’est « le séducteur de vieille » personne ne nous aime c’est horrible tu le vois dans la rue tu le sens t’es vieille les regards me traversent ou m’attaquent dégage casse-toi tu pues la mort tu sens le moisi vous avez vu Madonna les gens lui reprochent de « vouloir continuer à exister » c’est ça ce sont les mots exacts que l’ai lus dans le journal(…) « à cinquante ans Madonna est pathétique de vouloir continuer à exister » qu’est-ce qu’il faut alors il faut vouloir cesser d’exister il faut se retirer de soi-même ». Claire n’accepte pas la rupture avec Jo. Pour continuer à le voir de loin, elle se crée un faux profil Facebook et entre en contact avec son meilleur ami Chris. Prisonnière de ses mensonges, elle va vivre une passion avec Chris (p.140) « j’étais fleur à respirer, j’étais fruit à mordre, des feuilles me poussaient un peu partout, des bourgeons, des branches, quel changement de saison ! Puis il s’est dégagé, a exercé une pression sur mon épaule, je me suis agenouillée (…)  il hésitait entre deux rôles, acteur hard dans du X ou amoureux transi dans un film romantique (…) Mais moi, tout me plaisait, j’étais à ma place ici et là, j’auditionnais pour les deux rôles, je voulais bien tout, moi, sans partage, sans nuance, mon désir accueillait tous les contraires ». Le roman de Camille Laurens navigue entre le roman d’amour, le thriller psychologique et l’étude sociologique, avec une belle réflexion sur la difficulté pour les femmes à tenir le rang que l’on impose. (p.47) « je voudrais tellement être un homme, parfois. Ça me reposerait ». Ce livre m’a aussi saisie par la langue : des phrases saccadées et sans ponctuation auxquelles succèdent une écriture soignée, une exigence du mot juste et de la phrase la plus épurée. Parfois des aphorismes jaillissent entre les pages. (p170) « C’est cela qu’on cherche, me disais-je, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir ». Camille Laurens nous offre aussi de belles pages sur l’amour, le désir et l’écriture, qui procèdent d’un même élan. Auxquels j’ajouterai personnellement la lecture.


lundi 28 décembre 2015

Juste avant l’oubli d’Alice Zeniter



Un écrivain célèbre, mystérieusement disparu, est devenu l’objet d’un véritable culte de ses lecteurs. Une jeune femme, qui prépare une thèse sur cet auteur, est chargée d’organiser un cycle de conférence sur une ile déserte des Hébrides, lieu de la disparition du maître. Ce qui part comme un polar, est en fait un roman sur l’amour. L’amour au sein du couple tout d’abord. Celui de cette jeune femme et de son compagnon infirmier. L’amour de la lecture ensuite. Et ce rapport du lecteur à l'auteur. Une relation ici ambiguë, déraisonnée, presque sectaire. Mais aussi, en creux, l’amour de l’écriture et la solitude qu’il peut engendrer. Jusqu'à l'exil le plus absolu. Juste avant l'oubli est surtout une véritable autopsie du couple. Et Alice Zeniter n’a pas son pareil pour disséquer les relations entre homme et femme. Comment deux êtres amoureux se perdent de vue, divergent dans leurs aspirations. Les non-dits, les attentes non comblées. La communication doit toujours être au cœur de la relation amoureuse. Et pourtant, qui n’a pas souhaité, espéré, que l’autre puisse deviner seul, ses pensées et ses attentes les plus intimes, sans avoir à les formuler ? La magie de la connexion entre deux êtres… Chimère romantique ! Peut-on alors sérieusement reprocher à son partenaire de ne pas entendre nos souhaits secrets ? Des questions subtilement suggérées par Alice Zeniter dans ce roman doux-amer.

jeudi 12 février 2015

L'amour et les forets d'Eric Reinhardt


C'est un livre particulièrement attachant. Pour plusieurs raisons. Tout d'abord le sujet dont il traite. On a souvent parlé de ce livre comme d'un roman sur les violences conjugales. Ce n'est pas faux, mais Eric Reinhardt va plus loin. Il dissèque les relations amoureuses, les rapports de forces au sein d'un couple. Il ne s'agit pas d'un récit linéaire, mais bien d'une plongée dans la vie conjugale. Il a ainsi le mérite de montrer comme la frontière est mince, comme il est difficile de voir clairement le moment où la relation bascule dans le harcèlement moral, la manipulation et la violence psychologique. Une femme noie son ennui, ses regrets et ses infortunes dans les livres. Un jour, elle dépasse sa réserve naturelle et écrit à son auteur préféré (Eric Reinhardt tient son propre rôle). Commence alors un dialogue entre cette femme et l'écrivain. On découvre la vie de cette femme, la détresse infinie qu'elle laisse apparaître petit à petit. Et tout est juste : le dévoilement de l'intime, les non-dits, ce que l'on ne découvre qu'à la fin, ce qu'on pressent et qui n'est jamais vraiment dit. Eric Reinhardt écrit admirablement sur les relations humaines et les femmes. Il est l'un des écrivains les plus sensibles que j'ai lus jusqu'à présent. Son écriture est à la fois très littéraire et très moderne. L'amour et les forets est justement un livre sur l'écriture et la lecture, la relation entre le lecteur et l'écrivain et, là aussi, le rapport de force (ou plutôt le pouvoir) entre l'un et l'autre. La lecture a le pouvoir de transcender le réel et de rendre supportable une vie mal vécue. L'écrivain a aussi la capacité de témoigner, de transmettre et rendre hommage. On peut voir ce livre comme un roman pesant, lourd, peut-être un peu "plombant". Mais au final, je l'ai accueilli comme un hymne à la vie. Il faut aimer, oser. Ne surtout pas s'oublier, pour ne pas oublier l'autre. 

mardi 27 août 2013

La Vérité sur l'Affaire Harry Québert de Joël Dicker.

couverture : Victor Burton
Un gros coup de cœur !!! C'est sans nul doute l'un des meilleurs livres que j'ai pu lire cette année. Joël Dicker réalise la prouesse d'écrire à la fois une enquête policière, un roman d'amour et un livre sur l'écriture. A la fois passionnant, émouvant, enthousiasmant ! La Vérité sur l’Affaire Harry Québert est aussi un livre sur l'amitié et ce qu'elle peut nous amener à pardonner ou pas... Tous les personnages sont construits et attachants. L’enquête est une référence pour les amateurs de polars : toutes les (fausses) pistes sont plausibles et il faut attendre la toute fin du livre pour obtenir les dernières réponses à nos questions, y compris celles que l'on a omis de se poser. C’est toujours très difficile d’écrire sur ce que l’on aime. On a envie de faire partager son enthousiasme. Au risque d’en faire trop… Et c'est Joël Dicker lui-même qui parvient le mieux à exprimer ce que j’ai ressenti grâce à son livre (laissons faire les pros !) : « environ une demi-seconde après avoir terminé votre livre, après en avoir lu le dernier mot, le lecteur doit se sentir envahi d’un sentiment puissant ; pendant un instant, il ne doit plus penser qu’à tout ce qu’il vient de lire, regarder la couverture et sourire avec une pointe de tristesse parce que tous les personnages vont lui manquer. Un bon livre est un livre qu’on regrette d’avoir terminé ». Ce qui m'a le plus touchée dans ce livre finalement, ce n'est pas l'enquête policière ou l'histoire d'amour... C'est cette possibilité que nous offre Joel Dicker d’entrer dans l’intimité de l’écrivain face à sa page blanche. Ça vous donnerait des envies d’écrire, de réussir vous aussi à publier un chef d’œuvre… Et l'on glane ainsi des conseils sur l'écriture, des phrases qui se détachent du livre et qui font citations (mais à vous de les trouver... j'aimerais toutes le insérer ici, mais à quoi bon, le livre est déjà écrit). Notons enfin, en filigrane un regard sans concession sur la société américaine, la justice et les médias. Allez-y les yeux… grands ouverts ! En espérant que cela vous plaise autant qu’à moi.

mercredi 7 août 2013

Le livre de Joe de Jonathan Tropper

Couverture : David Leahy
(gettyimages)
Joe Goffman est un écrivain à succès. Il a écrit un livre sur sa ville natale, Bush Falls. Une petite ville américaine qui voue un culte à son équipe locale de basket. Adolescent, Joe grandit dans une famille de basketteurs mais il n’attrape pas le virus et se sent exclu, dans sa propre famille. 17 ans plus tard, Joe revient à Bush Falls au chevet de son père. Il se heurte cette fois à la colère des habitants qui se sentent trahis et salis par son livre. Il devra faire face : à la colère, à la violence, à l’exclusion… Mais aussi à ses propres démons : le suicide de sa mère, le sentiment de rejet de sa propre famille, le deuil et ses propres manquements. Jonathan Tropper met le doigt où ça fait mal : les regrets et les remords que l’on traîne avec soi. Les erreurs que l’on ne parvient pas à se pardonner. La rancune aussi. Le livre de Joe, c’est le livre de la vie. Comment digérer notre passé pour continuer à avancer et se construire. C’est un livre sur la famille, pilier ultime de l’individu. Quelle que soit l’enfance, les divergences familiales et les ressentiments, nous devons faire avec. On se construit avec sa famille, et parfois malgré elle. Chaque enfant attend une reconnaissance, une fierté, un encouragement de la part de ses parents. Comme Joe attend un regard de son père. Mais il arrive un moment où l’on doit laisser sa colère, arrêter d’attendre pour avancer, aller vers l’autre. Si personne ne nous aide à enlever un peu les cailloux de nos chaussures, nous devrons apprendre à le faire nous-mêmes… Et si personne ne nous pardonne, arriverons-nous à nous pardonner ?
C’est la résilience de Boris Cyrulnik. L’individu doit trouver en lui-même les réponses à son traumatisme, pour dépasser la dépression et le cercle vicieux de l’échec. Mais la résilience passe aussi par l’autre, l’amour et le couple.
Le livre de Joe est magnifique, fort et tendre. Jonathan Tropper maîtrise l’écriture à merveille et distille juste ce qu’il faut d’humour pour nous proposer un véritable bijou littéraire.