jeudi 18 avril 2019

A la ligne de Joseph Ponthus


Joseph Ponthus a suivi des études littéraires. Il a été travailleur social avant de quitter son emploi pour suivre son épouse en Bretagne. Depuis, il est intérimaire, en abattoir industriel principalement. Un monde dans le monde. (p.17) : « Je ne connais que quelques types de lieux qui me fassent ce genre d'effet absolu, existentiel, radical. Les sanctuaires grecs, la prison, les îles et l'usine. Quand tu en sors, tu ne sais pas si tu rejoins le vrai monde ou si tu le quittes ».
Un livre écrit comme à la chaîne, sans ponctuation. Pas de point, pas de virgule, pas d'interrogation ou d'exclamation. Un texte brut qui va à l'os. Tout comme les relations qu'il décrit entre collègues de ligne, dans les abattoirs. On pousse, on tire, on aiguille les carcasses. On force, on n'a pas le temps pour les discours. Rapport minimum. Quelques gestes trahissent le souci de l'autre, comme le renfort de celui qui a fini plus tôt ou ce bonbon glissé discrètement dans une poche. Joseph Ponthus nous parle de la dignité du travail, de la nécessité de nourrir sa famille. Il nous montre la solidarité, le respect, la retenue, la pudeur et la fraternité.
Pas d’angélisme non plus dans A la ligne. Tout est dur : le travail, les horaires, la disponibilité permanente en cas d’appel. Si Ponthus supporte c'est grâce à son bagage culturel. Il convoque les écrivains, les poètes, les chanteurs. La littérature, la poésie, la beauté pour que seul son corps trinque. (p.179) : « La vraie et seule liberté est intérieure. Usine, tu n’auras pas mon âme ». Il est aussi conscient de sa chance. D’autres subissent. Lui sait intellectualiser sa situation pour la rendre acceptable. Et dire tout l’amour et la reconnaissance d’un fils pour sa mère. (p.214) : « Peut-être penses-tu que c'est du gâchis d'en arriver là, à l'usine. Franchement, je ne crois pas, bien au contraire. Ce que tu ne sais sans doute pas, c'est que c'est grâce à ces études que je tiens le coup et que j'écris ».
En filigrane dans ces lignes, en dessous de l’hommage aux travailleurs sans voix, il y a l’engagement en littérature (p.262) : « Il y a qu’il n’y aura jamais, même si je trouve un vrai travail si tant est que l’usine en soit un faux, ce dont je doute, il n’y aura jamais de point final à la ligne ».

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