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samedi 13 juillet 2019

Les hommes couleur de ciel d’Anaïs Llobet


Oumar et Kirem, deux frères tchétchènes réfugiés aux Pays-Bas. Deux trajectoires, deux espoirs. L’un n’aspire qu’à vivre libre dans un pays en paix. L’autre ne peut se résoudre à oublier ses origines, sa culture, son pays. Comment s’intégrer sans se renier ? Quelle part de son passé laisser derrière soi ?
Oumar et Kirem sont abîmés par la violence : celle de leur famille et celle de la guerre (p.15) : « Ici pas besoin de bondir, sauter, courir jusqu’à plus pouvoir respirer. Y a rien à fuir les gens sont tranquilles les avions passent sans bruit la terre tremble mais c’est juste un tramway ».
Aux Pays-Bas, ils apprennent le russe, langue de l’ennemi, enseignée par Alissa, une autre Tchétchène qui a choisi de mentir sur son identité. La question de l’identité est centrale dans ce livre. Oumar se rêve en Adam, un homme libre qui assume ses désirs. Alissa est devenue Alice et sort avec un néerlandais (p.110) : « C’était le troisième homme seulement dont elle touchait les lèvres, et le premier qui n’était pas russe. Elle en avait éprouvé un sentiment de victoire, mêlée de crainte. D’un coup, elle s’était sentie entièrement néerlandaise. »
Il semble qu’en exil, tout doive être pensé en termes d’intégration : les vêtements, la coiffure, les gestes, les paroles, les désirs… Se couler dans la masse, ne pas se faire remarquer, ne pas attirer les regards.
Anaïs Llobet est une écrivaine de l’âme, de ses tourments, de ses questionnements. Les vies intérieures, le déchirement entre deux cultures, entre la liberté et la famille, entre l’amour et l’identité, tout cela est admirablement mis en mots.
Et comme s’il ne pouvait en être autrement, la guerre s’invite en paix. La liberté tant désirée devient un danger, face à l’innommable, à l’incompréhensible, le silence prévaut. (P. 198) : « Il sait que les hommes se taisent quand les mots valent moins que le silence ».


jeudi 6 juin 2019

Suzanne de Frédéric Pommier

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Suzanne avait 17 ans lorsque la Seconde Guerre Mondiale a éclaté. Même avec les privations, le rationnement, elle a toujours gardé une certaine tenue, une élégance polie. Aujourd’hui, Suzanne a 98 ans. Elle vit en EHPAD. Sa personnalité est effacée, ses goûts sont niés, sa dignité malmenée. Essentiellement par manque de moyens, de temps, de personnel, sans doute aussi de volonté.
Une personne âgée est une personne. Une vieille dame a été une jeune fille, une femme, une mère. Elle a connu ces étés où les robes tourbillonnent, elle a ri, elle a pleuré, elle a aimé, elle a été déchirée par les chagrins. Elle a vécu.
Elle est une personne. On a parfois tendance à l’oublier. Frédéric Pommier nous le rappelle de la plus belle des manières. Pas de cris outrés, pas de colère débordante, pas de jugement. A la place, il nous donne des faits : le volet cassé qui plonge la chambre de Suzanne dans le noir, la nourriture insipide, le fromage distribué à même la main, les réflexions déplacées, les gestes trop rapides, trop brusques… Sa colère de petit-fils est rentrée. Il préfère nous offrir les souvenirs, la jeunesse, la vitalité flamboyante de sa grand-mère.
Suzanne n’est pas la mamie affaiblie qui attend qu’on veuille bien lui réparer son volet. Suzanne est cette dame libre qui déjeune en terrasse dans le vent glacial, cette jeune femme déchirée entre sa mère et son père, cette épouse qui attend son mari sous les bombes.
Avec bienveillance et lucidité, Frédéric Pommier observe le sort que nous réservons à nos aînés. Il en va autant de notre dignité que de la leur.

jeudi 17 janvier 2019

Vigile de Hyam Zaytoun

Couverture : Sarah Robine
Le cœur d’Antoine lâche au milieu de la nuit. C’est sa femme qui nous raconte le râle dans l’obscurité, le front moite et le regard fixe.
Hyam Zaytoun est comédienne. Son métier est de dire les mots des autres, se mettre en pleine lumière pour leur donner vie. (p.41) : « Et l’on a perdu toute pudeur, parce que les mots sont écrits par d’autres et c’est comme un costume que l’on prend pour mieux se dévoiler ». Mais pour la première fois, Hyam Zaytoun nous offre ses propres mots. Elle dit l’effroi, l’angoisse. Elle dit les gestes malhabiles pour faire reculer la mort. Elle dit la peur. Avec beaucoup de douceur, elle nous montre la fraternité des compagnons de théâtre, la présence solide des voisins, des amis, de la famille. Tant d’amour condensé dans un si petit livre. Si peu de mots. Pas un en trop. Aucun ne manque. Affluent les souvenirs des jours heureux, quelques photographies. La photo porte cela en elle, une réponse à la mort, retarder l’oubli, garder les visages. (p.85-86) :« Oui c’est toujours toi derrière l’objectif et toujours moi devant. J’aurais dû t’immortaliser mon amour ».
Désormais, Hyam Zaytoun est aussi écrivaine. Avec élégance et simplicité, elle se dit, elle, son histoire, et elle nous parle de nous. De nos peurs viscérales, de nos espoirs, de nos luttes. Elle nous dit qu’on aime et qu’on a peur. Qu’on a peur justement parce qu’on aime.
Il ne faut pas avoir peur. Il faut vivre sans attendre. Et obéir aux enfants. (p.76) « Dis à papa que je viendrai samedi, et samedi, je veux qu’il ouvre les yeux ».


lundi 18 juillet 2016

La cache de Christophe Boltanski.

Ce roman est une chronique familiale construite comme une enquête quasi-policière. Avec ses suppositions, ses incertitudes et ses zones grises. Les Boltanski sont originaires d’Europe de l’Ouest. L’arrière-grand-mère de l’auteur a subi les pogroms. Elle est venue en France avec son mari, pleine d’espoir, certaine d’avoir trouvé un pays accueillant. « La lettre s’achevait par une ode à la France. Ensemble, ils allaient entamer une vie nouvelle sur une terre généreuse, accueillante, où tous les citoyens, quelles que soient leurs origines ou leurs croyances, étaient libres et égaux ». Christophe Boltanski appartient à une famille de peu de racines, une histoire faite d’exil, de traque et de peur. Une peur viscérale, génétique – inscrites dans les gènes des descendants. « Nous avions peur. De tout, de rien, des autres, de nous-mêmes (…) Du blanc qui présuppose le noir. Des honnêtes gens qui, selon les circonstances, peuvent se muer en criminels. Des Français qui se définissent comme bons, par opposition à ceux qu’ils jugent mauvais. Des voisins indiscrets. De la réversibilité des hommes et de la vie. Du pire, car il est toujours sûr ». Dans la famille Boltanski, même les noms sont incertains : « Cette famille n’est qu’une longue suite de pseudonymes, de sobriquets, d’alias achetés ou imaginaires. Des noms plus tout à fait propres à force d’en cacher d’autres qui posent tous la même question : qui sommes-nous ? ». Christophe Boltanski a construit son roman autour de l’appartement familial, chaque partie est basée sur une pièce, jusqu’à la cache qui abrita le grand-père durant l’Occupation. Cette cache a protégé l’aïeul, mais elle a emprisonné la famille toute entière. Descendants compris. La force de ce roman est de ne pas rester dans une histoire personnelle mais de toucher à quelque chose d’universel. Une histoire singulière qui rejoint l’histoire de dizaines, de centaines d’autres et qui au final, constitue l’histoire de tous et de chacun. Que l’on soit juif ou non. La Cache de Christophe Boltanski interroge notre ouverture à l’Autre, au Différent. La France a construit son histoire sur son ouverture au monde, une terre de liberté, de droit, d’accueil. Mais elle fut aussi le pays qui livra les juifs à l’occupant. Elle est aujourd’hui le pays qui hésite à accueillir les réfugiés. J’ai fini de lire ce livre deux jours avant l’attentat de Nice. Aujourd’hui, je suis triste, accablée. J’ai peur pour moi, pour nous tous, pour nos enfants. Mais je refuse de céder à la violence. Je veux encore croire que la République n’est pas à terre. Je veux croire que notre mode de vie est encore possible. Le grand-père Boltanski a été profondément marqué par la haine dont il a fait l’objet : « Il voyait en chacun de ses semblables un assassin en puissance. Deux conflits mondiaux l’en avaient convaincu : n’importe qui peut tuer, du jour au lendemain, si les circonstances le lui permettent, et plus encore, si elles l’encouragent à commettre un tel acte ». J’en suis convaincue moi aussi. Il me faut trouver les ressources pour combattre cela, en moi. En espérant que le plus grand nombre le fera aussi. Alors, peut-être, nous aurons une chance.


mercredi 16 juillet 2014

Antechrista d'Amélie Nothomb

couverture : Jan Toorop
Amélie Nothomb... Ou la haine de soi poussée à son paroxysme. Au-delà du manque de confiance en soi où l'on doute de parvenir à réussir une chose ou une autre, Amélie Nothomb est persuadée d'être au mieux une incapable, au pire une impostrice (ou imposteure, ou imposteuse, comme il vous plait !). Et pourtant quel talent ! quelle force dans la mise en mot des doutes les plus intimes qui nous traversent tous. Amélie Nothomb est peut-être l'auteure qui me touche le plus dans sa connaissance de l'humain. En écrivant des livres intimes, personnels, introspectifs, elle parvient à l'universel. La littérature : mettre en mot nos questionnements les plus intimes et nous apercevoir que nous ne sommes pas seuls. Trouver le dénominateur commun. Ce qui m'étonne le plus chez Amélie Nothomb, ou plus exactement dans ces personnages ! c'est cette noirceur, ce discrédit, la négation du corps... Et en même temps, il y a toujours un espoir infime d'aller mieux, de s'en sortir, de trouver une voie, un salut. P.112 : "Tout être qui aime est sauvé". C'est peut-être cela au fond qui compte : l'amour, la bienveillance. Nous vivons une époque de cynisme, de violence verbale, de pessimisme ambiant qui paralyse tout et abouti au repli sur soi et au communautarisme. Je renoue en ce moment avec Alexandre Jardin (après la lecture d'un livre dont je parlerai ici prochainement) et j'entends de plus en plus fort son discours : remettre un peu d'amour et de joie dans tout cela. Ça peut paraître naïf, mais j'ai bien envie d'y croire. Qui sait... ça pourrait marcher !

mardi 19 novembre 2013

C’est Ici Que l’On Se Quitte de Jonathan Tropper

Couverture : Galy et Parsons
Getty Images
C’est le deuxième livre de Jonathan Tropper que je lis et… j’ai préféré le Livre de Joe. Ici, le rythme est un peu lent. Toutefois, on y retrouve ses thèmes de prédilection : le deuil, la famille et comment trouver sa place au sein d’une famille que l’on n’a pas choisi. Il y a toujours son incroyable humour. Jonathan Tropper est capable d’aborder des sujets lourds comme la mort du père ou la rupture d’un couple, tout en vous faisant rire. Son style est clair et fluide. Dans C’est Ici Que l’On Se Quitte, les membres d’une famille éclatée sont contraints de vivre une semaine sous le même toit pour veiller le corps du père. Un huis clos étouffant où l’on saisit la difficulté des personnages, tous attachants, à exprimer leurs sentiments à leurs proches. Mais le rythme de la narration basée sur une cérémonie religieuse et le temps de l’intrigue contraint à une semaine, font que le rythme est parfois lent. Un livre sympathique mais sans plus.


mercredi 7 août 2013

Le livre de Joe de Jonathan Tropper

Couverture : David Leahy
(gettyimages)
Joe Goffman est un écrivain à succès. Il a écrit un livre sur sa ville natale, Bush Falls. Une petite ville américaine qui voue un culte à son équipe locale de basket. Adolescent, Joe grandit dans une famille de basketteurs mais il n’attrape pas le virus et se sent exclu, dans sa propre famille. 17 ans plus tard, Joe revient à Bush Falls au chevet de son père. Il se heurte cette fois à la colère des habitants qui se sentent trahis et salis par son livre. Il devra faire face : à la colère, à la violence, à l’exclusion… Mais aussi à ses propres démons : le suicide de sa mère, le sentiment de rejet de sa propre famille, le deuil et ses propres manquements. Jonathan Tropper met le doigt où ça fait mal : les regrets et les remords que l’on traîne avec soi. Les erreurs que l’on ne parvient pas à se pardonner. La rancune aussi. Le livre de Joe, c’est le livre de la vie. Comment digérer notre passé pour continuer à avancer et se construire. C’est un livre sur la famille, pilier ultime de l’individu. Quelle que soit l’enfance, les divergences familiales et les ressentiments, nous devons faire avec. On se construit avec sa famille, et parfois malgré elle. Chaque enfant attend une reconnaissance, une fierté, un encouragement de la part de ses parents. Comme Joe attend un regard de son père. Mais il arrive un moment où l’on doit laisser sa colère, arrêter d’attendre pour avancer, aller vers l’autre. Si personne ne nous aide à enlever un peu les cailloux de nos chaussures, nous devrons apprendre à le faire nous-mêmes… Et si personne ne nous pardonne, arriverons-nous à nous pardonner ?
C’est la résilience de Boris Cyrulnik. L’individu doit trouver en lui-même les réponses à son traumatisme, pour dépasser la dépression et le cercle vicieux de l’échec. Mais la résilience passe aussi par l’autre, l’amour et le couple.
Le livre de Joe est magnifique, fort et tendre. Jonathan Tropper maîtrise l’écriture à merveille et distille juste ce qu’il faut d’humour pour nous proposer un véritable bijou littéraire.