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jeudi 17 janvier 2019

Vigile de Hyam Zaytoun

Couverture : Sarah Robine
Le cœur d’Antoine lâche au milieu de la nuit. C’est sa femme qui nous raconte le râle dans l’obscurité, le front moite et le regard fixe.
Hyam Zaytoun est comédienne. Son métier est de dire les mots des autres, se mettre en pleine lumière pour leur donner vie. (p.41) : « Et l’on a perdu toute pudeur, parce que les mots sont écrits par d’autres et c’est comme un costume que l’on prend pour mieux se dévoiler ». Mais pour la première fois, Hyam Zaytoun nous offre ses propres mots. Elle dit l’effroi, l’angoisse. Elle dit les gestes malhabiles pour faire reculer la mort. Elle dit la peur. Avec beaucoup de douceur, elle nous montre la fraternité des compagnons de théâtre, la présence solide des voisins, des amis, de la famille. Tant d’amour condensé dans un si petit livre. Si peu de mots. Pas un en trop. Aucun ne manque. Affluent les souvenirs des jours heureux, quelques photographies. La photo porte cela en elle, une réponse à la mort, retarder l’oubli, garder les visages. (p.85-86) :« Oui c’est toujours toi derrière l’objectif et toujours moi devant. J’aurais dû t’immortaliser mon amour ».
Désormais, Hyam Zaytoun est aussi écrivaine. Avec élégance et simplicité, elle se dit, elle, son histoire, et elle nous parle de nous. De nos peurs viscérales, de nos espoirs, de nos luttes. Elle nous dit qu’on aime et qu’on a peur. Qu’on a peur justement parce qu’on aime.
Il ne faut pas avoir peur. Il faut vivre sans attendre. Et obéir aux enfants. (p.76) « Dis à papa que je viendrai samedi, et samedi, je veux qu’il ouvre les yeux ».


vendredi 28 décembre 2018

L’hiver du mécontentement de Thomas B. Reverdy


Candice a 20 ans. Elle livre des mauvaises nouvelles à vélo dans l’Angleterre de la fin des années 70. En parallèle, elle suit des études de théâtre et jouera Richard III de Shakespeare. A l’heure des grandes grèves de l’Angleterre, Candice n’a pas l’âme d’une révolutionnaire mais elle attend et espère secrètement qu’un changement s’opère. Alors, lorsque le mouvement parti de Ford à Langley s’étend aux transports, aux étudiants, aux ouvriers, aux mineurs…Elle ose enfin lancer ses tracts dans les bourrasques. Candice représente la jeunesse des années 80 en Europe. Une jeunesse atone, sans chemin à suivre et sans trop d’espoir que cela change. Elle rencontre John Jones, musicien sans un sou. Deux êtres de solitude avec la musique comme langage : celui qui fait taire le silence du soir et qui permet de dire « les gens comme ils vont et les choses comme elles arrivent » (p.213).
Cet hiver britannique de 1979 marque la montée du libéralisme économique, l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, alias Tina (There is no alternative) et annonce les bouleversements économiques et sociaux des décennies suivantes. La pièce de Shakespeare, Richard III, donne une jolie toile de fond à cette réflexion sur le pouvoir, l’humiliation des faibles par les forts, la soumission, la lâcheté, la résistance. Cette valse-hésitation entre la haine et l’amour. (p.84) : « En fait, c’est l’amour et la haine réunis. C’est cela, le pouvoir ».
Tout n’est que lutte : dans les rapports sociaux, dans le travail, dans la création artistique. Au sein même de la famille : lutte pour trouver sa place, lutte pour fuir la violence. Candice et son regard sans concession sur la famille, sur les non-choix, la peur, la duplicité. (p.82) : « c’était un tout notre enfance. L’excuser, elle, pour l’accuser, lui, ça ne marche pas en fin de compte. Elle a laissé faire, voilà. Et même pour supporter ça, il a fallu qu’elle l’excuse bien des fois. Qu’elle l’aime sans doute, ce qui fait d’elle une sorte de complice - à la fois victime et complice ».
L’hiver du mécontentement, le vent de la révolte, la tempête des possibles ?


vendredi 11 octobre 2013

Le Quatrième Mur de Sorj Chalandon

Je ne connais pas grand-chose à la boxe, mais je pense que ce livre doit correspondre à ce qu’on appelle un uppercut. Il m’a sonnée. 24h00 après l’avoir refermé, j’étais encore sous le choc. Sorj Chalandon a été grand reporter pour Libération. Il connait bien les conflits armés et sait retransmettre parfaitement la violence, la terreur et l’absurdité de la Guerre. Ce sentiment d’être pris dans un engrenage que rien ne peut parvenir à briser. Et comment finalement, la vie ne tient plus qu'à ... pas grand chose : «J'étais de ces ombres fragiles dont les fusils se lassent.» (p.178). Le quatrième mur, c’est l’espace ouvert de la scène qui relie les comédiens au public dans un théâtre. Le livre de Sorj Chalandon, c’est une histoire de guerre mais aussi une histoire de théâtre. Le pari un peu fou d’un idéaliste qui entreprend de monter Antigone d’Anouilh à Beyrouth en pleine guerre du Liban. Quel pouvoir peuvent bien avoir les mots, le théâtre, la culture face au déchaînement de la violence ? Comment parvenir à réunir sur une scène des soldats de tous les camps opposés pour une trêve de quelques heures ? On est emmené dans cette histoire. Et on se prend à rêver nous aussi d’un peu de paix dans cette ville dévastée. Les personnages sont construits à la perfection. Le roman nous ouvre l’âme de ces combattants de la guerre ou de la paix (c’est selon) et il apporte un véritable éclairage sur le conflit au Liban et finalement, sur tous les conflits encore en cours actuellement. Le Quatrième Mur, c’est aussi une magnifique histoire d’amitié. Une promesse impossible à trahir. Ce roman est un concentré d’amour et de haine. Il m’a touchée comme jamais un livre ne l’avait fait auparavant. Je l’ai terminé en larmes. La dédicace est déjà bouleversante :« A Valentine, qui me demande si elle aura le droit d’emmener son doudou au ciel ».

S’il y a un livre à lire cette année, c’est celui-ci. Je ne comprendrais pas que Sorj Chalandon ne reçoive pas le Prix Goncourt le 4 novembre prochain.