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dimanche 7 août 2016

Une promesse de Sorj Chalandon


couverture : Robert O'Dea
Je chéris tout particulièrement les livres de Sorj Chalandon. Ils sont autant de petits trésors de vie. Et Une Promesse ne fait pas exception. Des mots soigneusement choisis, des personnages justes. Aucun jugement jamais, dans les choix qu’ils font ou ne font pas. La Promesse lie sept amis : Léo, Yvan, Berthevin, Blancheterre, Madeleine, Paradis et Lucien, dit le Bosco. C’est le Bosco qui les entraine dans ce serment, à la mort de son frère Etienne et de sa femme Fauvette. Sorj Chalandon est un écrivain de l’image. Il ne décrit pas, il montre. Mieux, il laisse voir et ressentir. (p.50) « Il observe la route qui emmène au-delà. Elle tangue. Le vin soulève le trottoir et malmène les mots. Il ferme les yeux. Comme ça, juste pour faire sombre. Pour sentir les maïs qui frisent jusqu’à Grange-Buron, les forêts qui fougèrent, les nuages qui grisent, les ronces qui mûrent, la lumière qui palpite. ». Sorj Chalandon ne décrit pas les hommes, il nous les fait entendre. (p.61) « La voix de Paradis est une voix de distance, une voix de rodeur, de déplacé, d’errant. Il parle comme on s’éloigne et comme on se méfie (…) Léo parle triste. Il parle maigre. Sa voix n’a plus d’éclat. Depuis la mort d’Angèle, il marmonne, il soupire, il lugubre (…) La voix de Berthevin est une voix mâchonnée. Il est ivre au matin et fatigué au soir. Il mouille ses mots, les bredouille, les ronronne. Il fait bouillie de phrases (…) Madeleine chantonne. Elle sourit chaque mot (…) Le professeur Blancheterre parle content. Il a une voix de ville, de petit monsieur. Il parle sans blessure de rien. Il parle comme il regarde, bien droit, bien profond, bien clair ». Dans la Promesse, il y a surtout cette amitié, belle, à pleurer d’envie. « Il les regarde un à une. Il les aime. C’est comme ça. Même Berthevin le simple, même Yvan le difficile, même Paradis qui chaparde quand on tourne le dos. Il les regarde et il se dit qu’ils ont tenu promesse. Qu’ils sont allés au bout du bout, vers la lumière du deuil, là où frèrent les hommes ». Sorj Chalandon est un écrivain de l’humain. Il montre l’humanité des petites gens. Ces hommes et ces femmes de peu, qui possèdent le plus important : la probité, l’engagement, l’honneur, la dignité. Léo, Yvan, Madeleine et les autres ont promis. Ils ont tenu parole. Parce que leur ami Le Bosco leur a demandé. Sans explication superflue, sans question. Parce qu’on aide un ami qui en a besoin, comme il nous aidera quand on lui demandera. Quand on a les clés du Quatrième Mur et de Profession du Père, on retrouve dans Une Promesse, des choses plus personnelles sur la vie de l’auteur. Le Bosco qui se confronte au métier de marin pour se rapprocher de son père. Et qui décide de revenir à terre pour ne pas mourir comme lui. On y trouve aussi une magnifique relation au frère. Un mélange de pudeur, de protection et de bienveillance. Et pages 65 et 66, ces jolis mensonges dont personne n’est dupe, qui adoucissent la vie et disent combien ils s’aiment. « Un soir, pour son frère seul, Etienne a raconté comment Milon de Crotone s’était délivré de l’arbre. Comment il avait tué les loups en les faisant tournoyer par la queue au-dessus de sa tête. Comment il est mort beaucoup plus tard, noyé dans leur étang après avoir voulu se battre avec la foudre. Et il a entendu petit Lucien dire qu’il préférait l’histoire du loup. Qu’il aimait mieux la vérité ». Une Promesse est un roman sur la fraternité au-delà des liens du sang, et sur la loyauté au-delà de la mort. Sorj Chalandon rend hommage aux morts qu’il refuse d’oublier. Parce qu’oublier, c’est trahir. Ce roman nous rappelle l’essentiel, ce qu’on ne doit jamais perdre de vue. Comme cette lanterne au plus fort de la tempête, si l’on veut garder une chance de rentrer au port.


lundi 11 mai 2015

Une liaison dangereuse de Marie Céhère et Roland Jaccard

couverture : Fleur Zieleskiewicz
« Passer l’amour à la machine », chantait Alain Souchon. Ici, il s’agirait plutôt de passer l’amour à la moulinette de Facebook. De premier abord, une jeune fille de 20 ans et un homme de 70 ans, cela tient plus de l’histoire glauque ou de la perversion… De premier abord seulement. Car c’est la magie de la littérature que de prendre nos aprioris et de les tordre pour nous les présenter sous un jour nouveau. Prendre Une liaison dangereuse pour une de ces histoires douteuses où les sentiments s’effacent au profit de relations perverses et malsaines, serait passer à côté d’une formidable histoire, d’une rencontre inespérée, belle et plus salvatrice que dangereuse. Même si, bien sûr, il y a beaucoup de provocation voulue.
Elle : intelligente, brillante, lucide jusqu’à la désespérance, un rien sauvage, et déjà morte deux fois.
Lui : revenu de tout ou presque, provocateur pour oublier sa solitude, nihiliste dans l’âme et à l’occasion, friand de jeunes délurées tout droit sorties d’un manga. Une sorte de grand enfant attiré, de fait, par les jeunes filles de son âge.
Au final : la liaison de deux êtres enveloppés par le voile de la mort. La rencontre entre ces deux-là ne pouvait faire que des étincelles…
Ironie du sort, ces deux âmes qui clament haut et fort (peut-être un peu trop ?) qu’ils ne croient plus en rien et certainement pas en l’amour, nous livrent, au final, une merveilleuse histoire. Cette liaison qui leur fait croire à un danger relève plus du sauvetage mutuel de deux êtres perdus dans un monde auquel ils n’appartiennent pas tout à fait. 
Un livre moderne, novateur, terriblement littéraire. Une formidable réflexion sur les rapports humains et le refus du modèle de vie que nous assène la société. Une réflexion sur la mort également, cette idée de la fin inéluctable de la vie, qu’ils souhaitent choisir si ce n’est maîtriser. Curieusement, ces deux-là qui se réclament si différents des "gens normaux", nous révèlent à nous-mêmes. On en ressort un peu plus proche de soi.  

mardi 30 septembre 2014

Les Gens Heureux Lisent et Boivent du Café d'Agnès Martin-Lugand

couv : Paolo Pizzimenti
J'aimais bien le titre de ce livre… mais ça ne suffit pas à faire un bon roman. L'idée de départ est plutôt difficile : une femme perd son mari et sa fille de 5 ans dans un accident de la route. Le roman d'Agnès Martin-Lugand raconte le choc de l'accident, de l'annonce… Le choc aussi de la solitude. Il raconte aussi comment vivre (ou plutôt survivre) au deuil. Et tout cela est plutôt réussi, touchant, bouleversant. Le personnage de la mère est très juste dans ses réactions et ses pensées. Mais ce bon départ est vite gâché par des personnages secondaires caricaturaux : le meilleur ami gay, roi de la nuit ; les parents qui ne pensent qu'à sauver les apparences, l'irlandais bourru solitaire dans la lande... N'en jeter plus !! Tout sonne faux autour de cette femme. Ratée aussi la transition du deuil à la résilience. C'est le moment clé du roman et tout se déroule trop vite, presque facilement. Avec là aussi, des clichés et des ficelles énormes. On a le sentiment que l'auteur a trop regardé les comédies romantiques américaines, tout y est : les mains sur le torse, le nez dans le col de chemise. la colère qui se transforme en passion. On passe du drame à la bluette. Et pourtant, la fin du roman rattrape un peu ces maladresses, on retombe dans la justesse des sentiments dans les dernières pages. Mais c'est trop tard et l'on n'y croit plus. 

vendredi 11 avril 2014

Réparer les Vivants de Maylis de Kérangal

Narelle Autio / Agence Vu
Un roman construit comme une course poursuite. Le style est tout d'abord déroutant : une écriture à bout de souffle. La première phrase fait une page ! J'ai eu du mal à trouver mon rythme de lecture. J'avais l'impression d'être à contretemps. Mais c'est finalement la seule écriture qui s'imposait. Elle traduit cette course contre-la-montre qui s'engage pour sauver des vies, pour changer notre connaissance de la mort. La médecine, les progrès techniques, ont changé notre définition de la mort. Ce n'est plus un coeur qui s'arrête, mais un cerveau qui cesse de fonctionner. Réparer les Vivants ou quand la technique, la dextérité et peut-être aussi un peu la folie des hommes, permettent de rendre la vie à ce qui était voué à mourir. Maylis de Kerangal décrit les corps, les intérieurs, de manière crue, technique, médicale; mais aussi avec une infinie poésie. Elle pénètre les âmes, elle fouille les tripes, elle écarte les plaies; mais avec une infinie douceur.  Les personnages sont touchants : la mère de Simon dans sa douleur, les médecins dans leur rigueur technique... Mais surtout Thomas Rémige, le coordinateur. C'est lui qui a le rôle douloureux de faire le lien, d'annoncer la mort et de demander le consentement de la famille. Il doit être humain, psychologue, mais il est aussi pressé par le temps. Maylis de Kerangal nous parle du cycle de la vie, de la pire douleur qu'une mère puisse connaitre. Elle le fait sans pathos. C'est un livre humain, bienveillant et réaliste. Un livre aussi très littéraire. Un exercice de style : l'écriture se cale sur le rythme chaotique du coeur : des phrases longues qui succèdent à des sentences courtes, heurtées. On y perd son souffle et l'âme s'élève au-delà des corps, où la mort et la vie se rejoignent. Où la peur, la douleur et l'espoir se mélangent. 
Je me suis surprise à caresser les pages de ce livre, comme pour mieux "faire corps" avec cette histoire. C'est un livre magnifique, très fort, pas du tout "plombant", mais qui vous reste longtemps en tête après l'avoir fini.