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mardi 23 janvier 2018

Couleurs de l’incendie de Pierre Lemaitre



Couverture : Frans Masereel

Dès la première phrase, on retrouve la plume de Pierre Lemaitre. Cet humour, parfois noir, teinté d’ironie. (P.11) : « Si les obsèques de Marcel Péricourt furent perturbées et s’achevèrent même de façon franchement chaotique, du moins commencèrent-elles à l’heure ». Après la Grande Guerre et la détresse des Gueules Cassées, Pierre Lemaitre poursuit sa fresque du XXème siècle : Nous suivons Madeleine Péricourt, fille de Marcel et sœur d’Edouard, à travers les années 20 et 30 : la crise de 29, la montée de l’antisémitisme. A cette époque, les femmes n’ont pas le droit de détenir un compte en banque sans l’autorisation de leur mari. Madeleine, mère et divorcée, se retrouve à la tête de la banque familiale. Difficile de diriger un empire, lorsque votre éducation en tant que femme, est allégée de tout ce qui peut toucher aux affaires, aux finances, aux responsabilités. Et si vous rajoutez à cela la détresse d’un petit garçon de 7 ans, qui ne trouve qu’une fenêtre pour issue… Madeleine lutte, Madeleine perd, mais elle n’abandonne pas. Et c’est bien à une naissance que nous assistons. Celle d’une femme libre, forte. Brutale aussi. Aux côtés de Madeleine gravite un monde hétéroclite : un banquier rancunier, un journaliste arriviste, un patron de presse radin, un député aux poches percées, une bonne à vraiment tout faire, quelques malfrats avec plus ou moins d’envergure, une diva pleine de panache et une nurse polonaise très accueillante. Tout ce petit monde évolue dans une société corrompue et misogyne. L’écriture précise de Pierre Lemaitre crée des personnages nuancés. Pas de noir et blanc, mais un subtil dégradé de gris. Tous évoluent, changent, grandissent. Tantôt méprisables, tantôt touchants. Rien n’est jamais figé. La douleur et le chagrin peuvent mener à la rancœur, à la vengeance ou à la lumière. C’est selon.


lundi 11 décembre 2017

Souvenirs dormants de Patrick Modiano

Il est des souvenirs que l’on chérit. D’autres qui nous pèsent. Et puis, il y a les souvenirs dormants dans le brouillard de nos mémoires. Des personnes, des conversations, des rencontres éphémères, qui, sans crier gare, ressurgissent au détour d’une rue, dans le titre d’un livre ou l’ombre d’un regard. Patrick Modiano s’efforce livre après livre, de retrouver ces personnes qui ont un jour traversé sa vie, coupé sa trajectoire. Dans ce nouveau livre, il part à la recherche de quatre femmes, qu’il a rencontrées dans les années 1960. Il a le souci des dates, des noms, des lieux. Se souvenir, coûte que coûte, même si ce n’est que de bribes, même si c’est imprécis. Convoquer le moindre détail pour reconstituer les faits, ramener ces femmes à la lumière. Patrick Modiano est le gardien des traces éphémères, des adresses, des noms, des voix. (p.42) : « Il m’arrivait souvent de capter des bribes de conversations d’inconnus dans les cafés. Je les notais le plus discrètement possible. Au moins, ces paroles n’étaient pas perdues pour toujours ». Des traces comme des preuves de vie, la vie des autres dans la sienne. En répertoriant les passages les plus infimes, les plus éphémères des personnes qu’il a croisées dans sa vie, Patrick Modiano tente aussi de reconstituer sa propre existence, comme s’il craignait, plus que tout, d’avoir rêvé tout cela. Et qui sait ? (p.80) : « Aucun d’eux ne m’a donné de ses nouvelles, ces cinquante dernières années. Je devais être invisible pour eux à cette époque. Ou bien, tout simplement, vivons-nous à la merci de certains silences ». On ressent beaucoup d’inquiétude dans l’écriture de Patrick Modiano : un tourment, une sensibilité à la mémoire des lieux ou au danger qui émane de certaines personnes, et qui le poussent à fuir. Il a aussi ce souci de vivre les rencontres au mieux, et le regret éternel des maladresses, des timidités, des silences qui ternissent les relations et parfois les avortent. (p.56) : « Si l’on pouvait revivre aux mêmes heures, aux mêmes endroits et dans les mêmes circonstances ce qu’on avait déjà vécu, mais le vivre beaucoup mieux que la première fois sans les erreurs, les accrocs et les temps morts ». Toutes ces petites choses que l’on ressasse et qui nous gâchent les souvenirs.



mardi 24 novembre 2015

La part des flammes de Gaëlle Nohant

couverture : Jean Béraud
Voici un livre absolument délicieux qui enferme tout ce que le roman peut offrir : amour, aventure, complot, trahison, duel… Gaëlle Nohant est partie d’un fait réel historique : l’incendie du Grand Bazar de Paris en mai 1897. Un vaste entrepôt en bois qui accueille une fois par an toutes les ventes de charité. Les stands sont tenus par les femmes les plus en vue de l’aristocratie. Et notamment à leur tête, la charismatique Duchesse Sophie d’Alençon, sœur de Sissi Impératrice. L’intelligence de Gaëlle Nohant sera justement de ne pas rester dans le fait historique, mais d’inclure dans cette galerie de portraits des personnages fictifs : Violaine de Raezal, une veuve au passé sulfureux et Constance d’Estingel, jeune fille tourmentée entre l’amour d’un homme et l’amour de Dieu. Tout s’imbrique parfaitement. On devine un travail de recherche et de documentation titanesque. Mais le style charmant, fluide et un tantinet désuet de Gaëlle Nohant nous donne le parfum et l’esprit de cette époque. Une époque où la condition des femmes est particulièrement dure : elles sont souvent reléguées au rang de faire-valoir des maris. Gaëlle Nohant retranscrit parfaitement cette société empruntée, hautaine, soucieuse des convenances à l’obsession, mais capable de détruire une réputation d’une simple phrase. Et ces trois femmes : Sophie, Violaine et Constance ont justement soif de liberté. Elles veulent s’affranchir des convenances, arracher le droit de vivre comme elles l’entendent. Trois vies, trois destins confrontés à l’épreuve du feu. L’incendie du Grand Bazar a fait 130 morts en un quart d’heure. Une très grande majorité de femmes. Chaque catastrophe agit comme un révélateur : de héros ordinaires, de sombres lâches ou de mesquins détestables. Révélateur aussi de ce qui au final est important, primordial. Et de ce qu’il faudra peut-être accepter d’abandonner pour parvenir à renaître... la part des flammes, en somme.