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jeudi 29 août 2019

Une joie féroce de Sorj Chalandon


Jeanne, Brigitte, Assia et Mélody sont atteintes d'un cancer. 
Ce pourrait être une histoire d'hôpital, de traitements, de souffrance. Ce pourrait être un réquisitoire contre la maladie. Ce pourrait être un drame, une tristesse infinie, une condamnation. Ce n'est que la toile de fond d'une histoire de femmes, de guerrières, de braves. Des femmes drôles et lumineuses, vivantes.
La narratrice, Jeanne, a 39 ans, Brigitte un peu plus, Mélody un peu moins. Elles entrent en soins comme on part à la guerre, la rage au ventre et la peur au cœur. Les hommes sont absents, ils refusent leurs rôles. Mais elles ne sont pas seules. Elles se découvrent sœurs de lutte, frangines de cancer.
Des sœurs, et des mères les unes pour les autres. Nul besoin d’avoir un enfant pour être maternelle. Assia qui bouscule, Brigitte qui console, Jeanne qui écoute. Mélody, la plus jeune, reste leur fille à toutes. 
En guerre, comme en cancer, tout est urgence. Urgence de soins, urgence de vie. Tout est plus fort : les douleurs, la peur, l'amitié, l'humour, la solidarité, les promesses. 
Jeanne découvre un monde parallèle. Le cancer change le regard des autres mais il change aussi le regard du malade sur le reste du monde. Changement de réalité, changement de priorité. La gentille Jeanne, trop douce, trop effacée, va prendre sa liberté. Comme on vole un sac. A l'arrachée… (p.175) : « Le cancer m’avait fait pressée, vivante, rugueuse aussi. Ma priorité était d’arriver jusqu’au matin suivant. Je ne m’excusais plus ».
Toutes les quatre, en gang, elles vont arracher bien plus qu'un sac. Pour l'une d'entre elles. Pour elles toutes. Et la grisaille vole en éclat. 
On rit. On pleure aussi. Pas d’apitoiement, mais de soulagement, parce que des mots sont mis sur des silences, des gestes, des regards, sur ces liens d'humains, qui nous manquent tant de fois dans une vie. 
Sorj Chalandon nous donne son humanité en partage.
Il se glisse dans la peau d'une femme et tout est juste. Parce que le sexe ne fait pas l'intelligence du cœur. Il se glisse dans la peau d'une mère. Parce qu'on peut inventer ce qui a manqué. 
Surtout, il entrouvre la porte de son nouveau monde à ceux qui sont de côté. Les bien-portants, tout empêtrés, maladroits des mots et des regards. « Des amis qui croyaient bien faire et qui le faisaient mal ». (p.227)



jeudi 14 mars 2019

Varsovie-Les Lilas de Marianne Maury Kaufmann

couverture : Charlotte Jolly
 de Rosnay

Francine ne s’appelle pas vraiment Francine. En vrai, elle est Edda. Comme elle n’a plus son identité, elle peut tout aussi bien s’appeler Barbara pour un soir. Le nom fait-il la femme ? Perd-on toute identité lorsqu’on tait son nom ? Mais finalement ici, ce n’est pas le nom l’important mais le silence qui l’entoure. Ce silence qui dévore toute parole mais qui ne tue rien de ce qu’il cache. (p.17) : « Le silence n’a rien effacé. Le silence n’a rien à voir avec l’acide. Il ne vainc ni même adoucit quoi que ce soit, il conserve au contraire ». Quelle pire blessure que celle qui ne se voit pas ? Une déchirure qui vous brûle à l’abri des regards. Francine est une estropiée de la vie, sans blessure apparente. (p.148) : « Car elle trompe son monde, elle. Elle qui tient debout. Qui est même désespérément valide et infiniment résistante, qui s’est toujours fait l’impression d’être cette sale bête impossible à crever ».
Francine se tait car personne ne souhaite l’écouter. Alors, elle emprunte inlassablement le bus 96, chaque jour, jusqu’au terminus en changeant régulièrement de rame et de place. Toute la journée, elle traverse Paris dans ce bus 96, puis le soir, elle rentre chez elle. Et le lendemain encore, ce bus, à la recherche d’une oreille qui voudra bien entendre son histoire.
Mais écouter Francine, ce serait prendre sa douleur. Une douleur bien trop grande pour sa propre fille. (p.74) : « Parce qu’on en revient toujours à ça. A ce malheur qu’on ne lui pardonne pas. A ce fil noir, qu’il conviendrait qu’elle tranche. Allons ce qui les sépare, sa fille et elle, Francine le sait bien, ce sont les larmes. Celles qu’elle ne peut pas verser ».
A force de bus, il est fatal qu’on rencontre une semblable. Est-on toujours seul, le jour où l’on rencontre une autre solitude ? Une autre souffrance qui ne parvient pas à se dire ? Il suffisait de peu de chose pour que Francine lève la tête, une main même pas tendue, un visage sans bonté. Juste une autre solitude. Pour se regarder différemment. Pour se reconnaitre. Se retrouver.
Plus que dire, il fallait à Francine la simple possibilité de dire. Juste avoir le droit de parler. Sans forcément en user. Que quelqu’un l’autorise. Et cette tâche si sombre sur le buvard pourra peut-être s’estomper ?