lundi 26 février 2018

Ton père de Christophe Honoré



Couverture : Pierre Alechinsky

« Guerre et Paix : contrepèterie douteuse ». Un message anonyme punaisé sur la porte du narrateur, Christophe, homosexuel et père d’une fillette de 10 ans. Cinq mots qui sonnent comme une menace. Cinq mots nauséeux, qui agissent sur cet homme comme un révélateur sur le papier photo. Prise de conscience jusqu’au vertige, de la violence du monde qui l’entoure. Comme si ce message, d’une lâcheté crasse, avait soudain déchiré un voile de tulle, lui montrant le monde tel qu’il tourne mal. Christophe avait jusque-là le sentiment d’être protégé ou du moins ne se sentait-il pas menacé par l’homophobie. Une sorte de déni. Des années passées à minimiser les signes, les vexations, les rejets. (P.27) : « Combien de ce n’est rien m’avaient permis de croire qu’il n’y avait pas de danger, je n’étais pas menacé, je n’étais pas victime d’homophobie, le mot solennel, je ne devais pas me défendre ». Remontent alors ces « petits riens », agressions gratuites, dénigrements, critiques qui ont ponctué sa vie professionnelle et personnelle. Jusqu’au « rien » originel : la première personne qui n’a pas su l’accepter tel qu’il est, son père. Et la seule réponse qu’il a pu trouver pour faire face. (p.85) : « Aujourd’hui, sans terreur, je peux l’écrire, je peux admettre que je ne fus adoré par mon père qu’une fois qu’il a été mort. Il a été par moi aimant, fier, proche, complice de son fils ; hors de moi distant, honteux, dédaigneux, étranger. Et il ne m’a fallu que quelques mois pour métamorphoser son mépris en amour ».
Relecture des moments-clés et de toutes ces petites agressions du quotidien, sur lesquelles on passe. Bien obligés. Pouvons-nous, sans cesse, nous indigner de tout ? Devons-nous nous défendre, monter au front à chaque fois ? Clouer le bec à cette maman d’élève qui outrepasse son rôle ? Sauter à la gorge d’un client méprisant ? Christophe, lui, a construit sa vie en passant outre. Outre les cases dans lesquelles on l’enferme, outre les jugements sur comment mener sa vie…
Cinq mots punaisés sur une porte et votre vie vous apparaît totalement différente de celle que vous pensiez avoir vécue.
Christophe Honoré nous parle d’enfance dans ce livre. Comment toute une vie est conditionnée par l’amour qu’elle a reçu (ou pas) au tout début. Et comment protéger sa fille de la violence du monde. Il adresse une « non-lettre » poignante à l’enfant qui a trouvé le mot. Il lui confie son mal-être, tellement enfoui au plus profond qu’il en devient une part de lui-même. (P.145) : « Et le manque d’espoir dont je me sens souffrant et épris, dit la victoire de ce malheur ».
Beaucoup de poésie pour mettre en mot l’indicible, faire naître la beauté du manque et de la souffrance. Il y a de l’amour et de l’intelligence à toutes les pages. L’amour pour sa fille, pour l’art, pour la vie.
Pour nous tous, les repères ont bougé, avec la violence et la peur. Nous sommes perdus dans cette société qui se cherche. Ce livre de Christophe Honoré, nous aide à remettre notre boussole sur le Nord. Car ce qui compte, à la fin, c’est de savoir (p183) « Comment danse-t-on après ? ».


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