samedi 19 août 2017

Le Jour d’avant de Sorj Chalandon

Pour rendre hommage aux 42 mineurs tués dans la fosse de Saint-Amé, le 27 décembre 1974, à Liévin, Sorj Chalandon se penche sur le 43eme homme, qui ne figure sur aucun monument aux morts, qui n’a reçu aucun hommage. Joseph Flavent, 30 ans, abatteur dans la fosse 3bis n’a pas reçu les honneurs officiels. Il est mort 26 jours trop tard, dans son lit d’hôpital. Dans les pas de Michel, le petit frère de Joseph, on découvre la vie des mineurs, les exigences de rendement, les risques, la peur. L’angoisse des femmes et des enfants qui attendent le retour des hommes. La ville de Saint-Vaast vit au rythme des grincements du chevalement. Seul le silence inquiète. C’est lui qui annonce la catastrophe. La mort des 42 mineurs de Saint-Amé n’est pas une fatalité. Le niveau de sécurité avait été abaissé : pas d’arrosage, pas de contrôle. La poussière de charbon avait tout recouvert. Le coup de grisou était inévitable. Aucun grand responsable n’a été jugé. Michel va murir sous l’ombre de son frère disparu. Ecrasé par la culpabilité du survivant. Il quitte les corons, mais il reste prisonnier de son drame. Il porte son frère en bandoulière, sa taillette autour du cou. Il apprend un métier, se marie. Mais il n’oublie rien. Malgré l’amour immense de Cécile. Dans ce nouveau livre, Sorj Chalandon plonge encore plus profondément dans la psychologie de ses personnages. Il va plus loin dans l’âme humaine. Il fouille ses recoins les plus sombres. Il gratte, il cogne, il fore, la douleur de l’absence, la solitude, le sentiment d’injustice, la culpabilité lancinante, la colère. Michel est à la fois victime et bourreau. Comme toujours dans les romans de Sorj Chalandon, rien n’est simple, rien n’est figé, rien n’est blanc ou noir. Il est l’écrivain du gris. Et puis quoi, comment fait-on pour accepter la mort d’un frère ? Comment continuer à vivre quand tous meurent autour de vous ? Et surtout que faire de cette vie ? Michel veut la justice pour son frère et tous les mineurs. Et il n’y a pas de justice s’il n’y a pas de reconnaissance. Alors il veut retrouver les coupables de la catastrophe et les punir. Il veut un procès, que la vérité éclate. Il fomente son plan. Longuement. Il a tout son temps pour passer à l’acte. (P.85) : « Plus tard, bien après, quand tous ceux qui avaient à mourir seraient morts. Quand tous seraient rangés au fond d’un cimetière. Quand vous ne serez plus là, ni les uns, ni les autres, ni les amis, ni les ennemis, ni les connaissances, ni personne pour m’aimer, me protéger ou me juger ». Ce roman se lit comme un polar. Les rebondissements sont savamment préservés. Le plan de Michel sonne comme une mise en retrait du monde. Sorj Chalandon parvient à tenir le récit de bout en bout. Un exercice périlleux, sur le fil. Et comme très souvent, son personnage principal semble toujours un peu de côté. Il mène le combat d’un autre. Antoine, le luthier de Mon Traite et Retour à Killybegs, Georges dans le Quatrième Mur. Même Emile, contre son gré, dans Profession du Père. Sorj Chalandon s’est donné pour mission de porter la parole des petits, des sans voix, des sacrifiés. Il veut se souvenir de tous ses morts. Il veut surtout qu’on s’en souvienne avec lui.

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