lundi 24 avril 2017

Trois saisons d’orage de Cécile Coulon


couverture : Istock / Getty Images
Au cœur de ces saisons d’orage, il y a d’abord un lieu : les Trois-Gueules. Des falaises grises percées par un torrent, un ciel colérique. Une nature rude et majestueuse. Un lieu hors du temps et hors du monde. Les hommes qui y vivent sont des fourmis blanches qui grignotent la carrière. Un lieu considéré comme perdu, sauvage, hostile par les habitants des villes. Les trois-Gueules sont le lieu qu’a choisi André le médecin, pour fuir la fureur du monde, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. (P.21) : « André avait toujours cru savoir ce que signifiait le prix d’une victoire ; il apprendrait, dorénavant, à vivre avec ses cadavres, comme on traîne en soi une douleur latente ». André prend soin des habitants des Trois-Gueules. Il devient un personnage central du village des Fontaines. Il y sera rejoint par son fils Benedict. Une relation d’amour et de non-dit. André, enfermé dans son passé, hanté par ses fantômes, aime son fils sans être capable de le lui dire ou le lui montrer. Benedict, en admiration devant son père, en attente de reconnaissance, persuadé de n’être jamais à la hauteur dans son rôle de fils, puis plus tard de médecin. Et toujours, à côté, au-dessus, autour, cette nature qui donne sa pierre, sa terre, son eau… Mais qui n’oublie jamais de réclamer son dû. C’est le pacte entre les Trois-Gueules et les fourmis blanches : les hommes le savent, un jour vient, inévitablement, où il leur faudra rendre à la terre. Ce roman est construit comme une tragédie grecque : le décor comme personnage principal, des hommes et des femmes qui luttent contre un destin, dont on sent bien qu’il n’ira pas sans larme ni sang. Le premier sacrifice aux Trois-Gueules étant celui de la mère de Benedict. D’autres suivront. Des choix impossibles entre deux lieux, deux familles, deux amours. Et cette malédiction de celui qui devine, et qui doit laisser le destin s’accomplir. (p.215) : « Il était trop vieux, trop fatigué pour chercher des réponses. Mais il savait. Et comme la plupart des hommes qui savent mais ne peuvent rien dire, il souffrait terriblement. Il savait ». Cécile Coulon aime les mots. Elle les respecte, elle les soigne. L’écriture est précise, parfois rugueuse comme la nature qu’elle décrit et en même temps, douce, sensible, amoureuse de cette nature et des hommes qui la blessent et la respectent. Cécile Coulon nous offre aussi parmi les plus belles pages écrites sur le désir. (p.189) : « Quand elle disait bonjour, au revoir, son odeur, sa peau provoquaient des tremblements mais elle restait digne, alors que Valère n’y arrivait pas, ses mains trainaient sur sa taille le plus longtemps possible, ses lèvres effleuraient lentement, très lentement, la joue de sa future belle-mère. Agnès se persuadait qu’elle dominait la situation, pensant qu’à force de le voir, de lui parler, elle s’habituerait à sa présence et lui à la sienne, qu’ils apaiseraient le feu à l’intérieur. Son corps ne pourrait pas régner éternellement. Elle se croyait capable de soumettre son désir à sa raison ». Trois saisons d’orage nous plonge dans les tourments de la raison et du cœur, dans nos luttes internes, dans la fureur du monde, dans ce sentiment que nous ne pouvons nous cacher, nous retirer du monde. Peut-être devons-nous alors, nous aussi, conclure ce pacte tacite, accepter ce que nous ne pouvons changer, et trouver ainsi suffisamment de force pour vivre ce que nous avons à vivre ?



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