mardi 6 septembre 2016

Pechblende de Jean-Yves Lacroix

 Nous sommes à Paris, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. Et nous plongeons dans le conflit et surtout dans l’Occupation, en compagnie de Lucien et Laura. Lui, est orphelin de père. Un père mort en héros de la lutte des classes, assassiné lors d’un meeting. Lucien a été recueilli par un libraire, spécialisé dans les livres anciens. A ses côtés, il va apprendre le métier. Mais aussi la vie, et les choix qu’elle nous impose. Laura est chercheuse en physique au Collège de France, dans l’équipe de Frédéric Joliot-Curie. Elle étudie la Pechblende. La pierre qui porte malheur. L’uranium. Entre eux, Jef Goldman. Il est enseignant en philosophie des sciences. Amoureux des livres. (p.58) : « Au fond, on avance toujours tout nu sur le chemin de la mort, lança Jef en caressant d’un doigt sauteur la reliure de percaline. Heureusement, les livres font un excellent isolant thermique. Ils nous protège du vrai froid ». Jean-Yves Lacroix dépeint admirablement le monde des livres qu’il connait bien, étant lui-même libraire en livres anciens. On plonge dans les reliures, la poussière et l’odeur de colle des ateliers de restauration. On découvre les indices permettant de dater et authentifier les livres anciens. Certains doutent encore que la Guerre puisse éclater. Mais tout est en place. (p.78) : « sous les divergences idéologiques que revendiquent les uns et les autres, la perspective des profits que promet de générer le conflit a réussi à mettre tout le monde d’accord. Et puis, regarde autour de toi, l’univers n’a déjà plus d’yeux que pour la nouvelle barbarie. ». Jean-Yves Lacroix dit alors les spoliations lors de l’occupation, l’aryanisation des commerces et des entreprises. Les librairies tenues par des juifs, fermées par les nazis, et rachetées à bas prix par des français bien catholiques. Il montre comment l’occupant installe les lois anti-juives. Et comment chacun se débat (plus ou moins vigoureusement) avec sa conscience. Surtout, il montre que rien n’est simple. Les grands principes du jeune Lucien se heurtent à la nécessité de survivre. Son patron connait les noms de trois libraires qui ont dénoncé des bouquinistes juifs. Lucien le somme de dire la vérité. Réponse de son patron, p.157 : « La vérité, Lucien, elle lève le camp avec les vainqueurs. Tu devrais méditer Omar Khayyam, car il enseigne l’art de dire les choses et celui de se taire, dans les vraies occasions :
Le mystère doit rester voilé aux esprits vils
Et les secrets impénétrables aux fous.
Réfléchis à tes actes vis-à-vis des autres hommes ;
Il faut cacher nos espérances à toute l’humanité. »
Et l’on voit Lucien et Laura grandir, passer de l’enfance à l’âge adulte avec face à eux, des choix douloureux, des questionnements moraux que d’autres générations avant et après eux n’ont pas eu à affronter. (p.309) : « Lucien s’étonnait de la folie des siens : la folie de connaitre, la folie d’aimer, de s’abandonner, la folie de soumettre la vie à des idées ». Il n'y a pas de vrais héros ni de parfaits salauds dans ce livre, il y a juste des hommes et des femmes, qui ont fait comme ils ont pu. L’écriture de Jean-Yves Lacroix est belle, douce. Son livre est subtil, cruel et juste.


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