lundi 28 septembre 2015

Le voyant de Jérôme Garcin

Heureusement qu’il s’agit d’une histoire vraie, car on n’aurait pu croire à un personnage comme Jacques Lusseyrant s’il avait été inventé ! Comment et où cet enfant de huit ans, devenu brusquement aveugle, a-t-il trouvé cette force, cette foi inébranlable pour accepter sa cécité ? Il a fait plus que cela : il l’a considérée comme la chance de sa vie, sa deuxième naissance. Grâce à elle, dit-il, il voit mieux que les voyants. Et il l’a prouvé tout au long de sa courte vie. Pensez donc, étudiant en lettre, Jacques Lusseyrant s’est engagé dans la Résistance dès ses 17 ans. Mieux, il sera chef de son propre réseau, avant de rejoindre Défense de la France. Il se basera sur ses sens exacerbés par la cécité pour recruter de nouveaux compagnons et « sentir » les menteurs. Arrêté sur dénonciation, incarcéré à Fresnes, Jacques sera déporté à Buchenwald. Il supportera tout et survivra à l’enfer. Là aussi, face au pire, sa cécité sera sa chance. Il pourra se replier en lui-même, retrouver sa « lumière intérieure » pour se soustraire à la folie des hommes. Le retour de Buchenwald ne sera pas facile. Il sera victime de ce que l’on nomme aujourd’hui la discrimination. Malgré une érudition bien au-dessus de la moyenne, l’Ecole Normale lui ferme ses portes parce qu’il est aveugle. Qu’à cela ne tienne, il enseignera. Sa seule faiblesse ? Les femmes. Il s’enfuit avec a troisième épouse, une de ses étudiantes. Dans Le Voyant, Jérôme Garcin fait bien plus que nous raconter la vie déjà très romanesque du « voyant aveugle », il nous entraine dans sa lumière. Et il change notre regard sur ceux qui n’en ont plus. Le regard ne fait pas la vue. Jacques Lusseyrant pensait bien plus loin. Pour lui, c’est le regard qui opacifie le monde : « fermez les yeux et vous verrez ». Le livre de Jérôme Garcin nous ouvre tout un monde nouveau de couleurs, de formes et de sensations. Il nous dessille les yeux. En refermant Le Voyant, on a le sentiment qu’une fenêtre intérieure s’est entrouverte. Visiblement, l’écriture de ce livre a eu les mêmes effets pour Jérôme Garcin (p.185)
: « (…) pour le voir, je dois baisser les paupières, tirer le rideau sur mes paysages, m’installer dans une petite nuit provisoire, et alors son visage s’éclaire, il parle, il sourit, il paraît plus vivant que les vivants. Et le plus étrange, voyez-vous ? est qu’il me regarde. »

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