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jeudi 6 juin 2019

Suzanne de Frédéric Pommier

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Suzanne avait 17 ans lorsque la Seconde Guerre Mondiale a éclaté. Même avec les privations, le rationnement, elle a toujours gardé une certaine tenue, une élégance polie. Aujourd’hui, Suzanne a 98 ans. Elle vit en EHPAD. Sa personnalité est effacée, ses goûts sont niés, sa dignité malmenée. Essentiellement par manque de moyens, de temps, de personnel, sans doute aussi de volonté.
Une personne âgée est une personne. Une vieille dame a été une jeune fille, une femme, une mère. Elle a connu ces étés où les robes tourbillonnent, elle a ri, elle a pleuré, elle a aimé, elle a été déchirée par les chagrins. Elle a vécu.
Elle est une personne. On a parfois tendance à l’oublier. Frédéric Pommier nous le rappelle de la plus belle des manières. Pas de cris outrés, pas de colère débordante, pas de jugement. A la place, il nous donne des faits : le volet cassé qui plonge la chambre de Suzanne dans le noir, la nourriture insipide, le fromage distribué à même la main, les réflexions déplacées, les gestes trop rapides, trop brusques… Sa colère de petit-fils est rentrée. Il préfère nous offrir les souvenirs, la jeunesse, la vitalité flamboyante de sa grand-mère.
Suzanne n’est pas la mamie affaiblie qui attend qu’on veuille bien lui réparer son volet. Suzanne est cette dame libre qui déjeune en terrasse dans le vent glacial, cette jeune femme déchirée entre sa mère et son père, cette épouse qui attend son mari sous les bombes.
Avec bienveillance et lucidité, Frédéric Pommier observe le sort que nous réservons à nos aînés. Il en va autant de notre dignité que de la leur.

lundi 4 mars 2019

Ecorces vives d’Alexandre Lenot

couverture : Hayley Roberts

Un hameau isolé dans les montagnes et les forêts du Massif Central, habité par des paysans, des chasseurs, des hommes et des femmes tordus par le labeur, esquintés par la rudesse de la vie et pour certains, embrumés par l’alcool. Bienvenue dans la France oubliée, un monde sur le déclin. (p. 57) : « Un vieux monde qui leur a été légué mais que leurs doigts gourds et tordus n’arrivent plus à retenir. Un monde qui semble ne plus faire partie de rien, un pays entier relégué en périphérie ». Un monde de côté où la vie a le goût de la défaite ; Celle qui nourrit les regrets, la colère, la haine. Ceux qui vivent ici, sont ceux qui y sont nés et qui n’ont pas réussi à fuir. Ils sont rares à venir d’ailleurs : ce jeune homme qui met le feu à la maison de ses rêves, cette jeune femme qui fuit les hommes et préfère se consacrer aux chevaux. Comme deux enfants sauvages, ils vont s’approcher et s’apprivoiser, par les gestes et les attitudes plus que par les mots. (p.87) : « Il a une voix douce, la voix de quelqu’un qui n’aime ni ne sait ni ne peut parler fort. La voix de quelqu’un qui préfère renoncer plutôt que d’avoir à se faire entendre. La voix de quelqu’un qui espère qu’on se penchera un jour sur lui ». Mais ceux qui ne sont pas d’ici, ne sont pas les bienvenus. Ecorces vives sent la terre, l’humus, le bois vermoulu et le sang. La tension monte crescendo au fil des pages. (p.39) : « Il y a dans l’air le souffle d’un géant endormi et les odeurs brutes d’un hiver de bandits ». C’est un roman sur les rêves perdus, mais aussi sur le désir de liberté, sur la dignité, la résistance. Ici, tous les corps souffrent. Qu’est-ce qui fait alors de nous des victimes ou des résistants ? Le courage réside-t-il dans notre faculté à endurer l’adversité ou dans notre volonté de révolte ? Les femmes sont particulièrement fortes dans ce livre. Elles s’affirment, s’assument et se dressent. C’est par l’une d’elle que sonnera la révolte par provocation plus que par idéalisme. Une amazone virevoltant dans les bois, la tête haute et les cheveux au vent.