lundi 25 février 2019

L'interview de Maylis de Kerangal

couverture : F. Farges

Dans votre livre Un monde à portée de main, on suit Paula, Kate et Jonas. Trois jeunes gens qui suivent une formation de peintres spécialisés en trompe-l’œil. Et il y a beaucoup de choses passent par le corps.
Oui c’est en ce sens-là que c’est un roman d’initiation. L’initiation, c’est, presque par définition, quelque chose qui passe par le corps. Paula a 20 ans au début de cette formation. Pendant son apprentissage, elle est marquée dans son corps : elle a des cernes, elle a mal au dos. Ce qui m’intéresse c’est de montrer comment apprendre, s’entraîner, s’initier, va laisser des traces. Et très vite, Paula se modifie : elle sent son corps qui s’ouvre. Elle est plus découplée, plus vigoureuse. Et elle acquiert quelque chose de plus souple et plus altier. Ce qu’elle apprend- ce qu’est un marbre, les pigments, comment utiliser tel ou tel pinceau- fait empreinte dans son corps et dans ses gestes. Tout marche ensemble, en fait. Rien n’est dissocié. Et une initiation c’est ça : on doit traverser un espace-temps au terme duquel on a passé un seuil. Paula Karst, au terme de cette formation, va sortir de l’adolescence et passer dans le monde des adultes. Elle apprend à voir. C’est dans les yeux que se passe la transformation la plus essentielle.

Paula est une éponge, elle s’imprègne de la matière qu’elle doit peindre ou réinventer. Et elle apprend aussi de chacune de ses rencontres. Je pense à ce passage, notamment, où elle découvre la carrière du Cerfontaine en compagnie de Jonas et où vous retracez toute l’histoire du site. Comme un voyage dans la matière et dans le temps à travers la matière.
Paula est un être assez disponible. Elle n’est pas tellement déterminée, elle n’a pas de talent particulier. Elle est la fille d’un couple très aimant, d’elle et entre eux deux. Donc ça lui laisse beaucoup de champ. Elle s’imprègne de tout, et ça passe aussi par la connaissance. Jonas lui dit « mais tu ne sais même pas d’où vient ce marbre. Peut-être que la première chose c’est de savoir ce que c’est, savoir qu’on le trouve dans tel château, qu’avant on le transportait comme ça, qu’il s’est formé dans cette carrière… etc. ». Paula est une héroïne qui se confronte aux choses et les absorbe pleinement. Plus son regard se forme, plus elle est curieuse et plus elle est curieuse, plus son regard s’affermit. Il y a une espèce d’entrainement comme ça. Ça m’a intéressé de créer un personnage qui soit engagé dans une immersion. Elle apprend à reproduire des surfaces, mais précisément elle comprend que son art ne se résume pas à la surface. Il y a quelque chose à creuser. Je trouvais cela beau et émouvant. Sur un plan personnel, écrivant ce livre, j’ai aimé dire le fait que la littérature puisse créer un savoir. Les romans me donnent l’occasion d’apprendre moi-même.

Alors justement, je n’osais pas tenter le parallèle, mais, concernant le chirurgien de Réparer les Vivants qui fouille les chairs, et là, Paula, Kate et Jonas qui creusent la matière, on peut quand même voir un parallèle avec votre travail d’écriture qui est d’aller aussi à l’os des choses et des mots.
Alors je n’avais pas fait le rapport entre Paula et le chirurgien de Réparer les vivants, mais c’est vrai que là pour le coup, dans Réparer les vivants, j’ai moi-même, tout appris. Cette initiation à la transplantation cardiaque je l’ai vécu en écrivant. Ecrire de la fiction déclenche pour moi un parcours initiatique, c’est par la littérature, par l’écriture que j’y pénètre. Dans ce livre-là (Un monde à portée de main), le lien se fait notamment dans le rapport entre l’imagination et la documentation. Pourquoi a-t-on besoin de savoir tout ça ? Justement pour pouvoir imaginer. C’est ce que dit Paula à Kate qui veut tout arrêter. Là je fais vraiment une analogie entre ce travail d’écriture et ce travail de Paula. Quand elle peint, elle se souvient. C’est le temps qui revient. Dans la dernière partie du livre, le fac-similé de la grotte de Lascaux est vraiment identifier au roman, une forme de faux qui vous donne accès à des formes de vérité. Paula va devoir donner une image de ce qu’on ne peut plus voir. Elle va devoir rendre visible ce qui devient invisible, et pour cela il va falloir qu’elle le connaisse. Et ce n’est pas si loin de l’écriture d’une fiction.

Avec, dans cette grotte de Lascaux, tous les thèmes du livre qui se rejoignent : le rapport au temps, à la matière, le rapport aussi de l’homme et de la nature. Vous écrivez : « le monde s’était redimensionné, le grand, le petit, l’ordre des proportions, tout était différent… » Paula comprend là que l’homme est une partie du tout et une petite partie du grand tout.
Oui c’est ça. C’est un livre qui est en crescendo. Tout se noue, se révèle au moment où Paula atteint la grotte. Au lieu de raconter une trajectoire qui serait de l’original à la copie, une forme de dégradation, comme les ersatz, ce que j’essaie de montrer c’est comment par la pratique de la copie et la construction d’un fac-similé, elle va atteindre l’original. Une sorte de trajectoire inversée. Ce n’est pas un livre où l’héroïne est un artiste. C’est plus fort parce que ce n’est pas considéré comme de l’art, c’est un peu déprécié, ces techniques-là, cet engagement-là et cette forme d’humilité. J’ai voulu exaucer ces pratiques en montrant qu’elles étaient toujours des accès à l’original, à l’émotion originale, à des formes de naissance, et aussi un certain rapport à la mémoire, à la temporalité.

Et puis, cette question de Paula : les peintures continuent-elles d’exister quand personne ne les regarde ? Qui répond à l’exergue : « Le vent fait-il du bruit dans les arbres quand il n’y a plus personne pour l’entendre ? ». Une question que l’on peut aussi décliner avec les livres ?
C’est une vraie question : est-ce qu’un livre qui n’est jamais lu, existe ? Il y a un parallèle. Evidemment. Le geste d’écrire induit celui de lire. Quand il n’y a plus d’altérité dans une création, quand le regard de l’autre ne peut plus la saisir, est ce qu’elle est au moins activée ? Pour moi les livres qui ne sont jamais lus, sont comme désactivés.

Ce sont des livres morts ?
Je ne dirais pas morts, non, parce qu’ils peuvent être réactivés par le regard mais c’est une espèce de stase. C’est aussi la question de savoir si on se met au centre du monde. Sans moi le bruit du vent existerait. Paula comprend que l’homme fait partie d’un tout mais il n’est pas forcément au centre. Ce qui me touchait aussi c’était de montrer que Paula est elle-même comme l’inventeur d’une cavité. J’étais intriguée par ce terme d’invention. Dans le vocabulaire archéologie on parle d’inventeur plutôt que découvreur. Une invention, comme si quelque chose n’existait pas et se mettrait à exister quand l’homme la découvre.



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